Ma première traversée océanique

Vendredi 1er janvier 2016 :
Après un lever tardif, pour cause de sommeil perturbé par les festivités, le skipper et son mousse partent faire un dernier tour en ville. Ils laissent Yves terminer sa nuit. Les employés sont à pied d’oeuvre pour ramasser tous les déchets laissés par les fêtards.
Après un léger repas à midi, mon équipage est prêt à appareiller. Le vent souffle en rafales dans la Marina. Il faut choisir le bon moment pour virer les aussières qui me maintiennent au ponton. Vite ! Une rafale vient de passer, chacun est à son poste, mon skipper est à la barre : « Larguez les amarres » crie-t-il. Moteur accéléré et propulseur en action, je quitte mon emplacement avant l’arrivée de la prochaine rafale. Mon fardage, non négligeable, m’oblige à prendre des précautions si je ne veux pas aller m’affaler sur l’étrave d’un de mes voisins.
Il est 14h lorsque je m’éloigne du port de plaisance. Je salue au passage trois beaux spécimens de la Marine, amarrés dans le port de commerce pour une courte escale : Deux paquebots et le porte-hélicoptères Mistral de la Marine Nationale française.Je laisse derrière moi la jolie baie de Mindelo.

IMG_2946

IMG_2949

Me voilà parti pour ma première traversée océanique. 2080 milles sans voir de côte. Je mesure la responsabilité qui m’incombe. Il faut me montrer à la hauteur de ma tâche et amener à destination tout mon petit monde.
Jusqu’à 19h, je file bien à 6,5 noeuds avec deux ris dans la grand-voile. Au sud de Santo Antao, je me trouve sous le vent de l’île et je me traîne. Une petite poussée Yanmar me tire de ce piège. A partir de 20h30, je suis à nouveau sous trinquette et GV 2 ris et j’avance à 6 noeuds. J’ai retrouvé du nordet de 20 noeuds qui va m’accompagner toute la nuit.
Le 2ème jour: Mon skipper et son mousse semblent bien amarinés. La vie à bord s’organise. Les quarts de 2h, alternés avec un repos de 4h semblent convenir à tous. Yves, sans être malade, est moins en forme. C’est pourtant, lui, qui constate la tension d’une des lignes de pêche et qui remonte à bord un petit thazard.

IMG_2956
Au point de 16h, j’ai parcouru 138 milles sur 24h. Pas si mal !
Le 3ème jour: J’ai dépassé un voilier allemand et j’ai croisé un cargo qui se rendait à Las Palmas. Ma vitesse n’est pas descendue au dessous de 6,5 noeuds et j’ai fait 150 milles sur 24h. La journée a été ensoleillée et la température agréable. La Martinique est encore à 1700 milles.
Le 4ème jour: Aujourd’hui, pour être en phase avec le soleil, on recule les montres d’une heure. Nous passons en UTC-2h. Le ciel est plus nuageux. La température extérieure est de 25°C. Je maintiens une vitesse moyenne de 6 noeuds avec, seulement, mon génois tangonné. Ma grand-voile est rangée dans le lazy-bag.
Le 7ème jour: Je suis à 1300 milles de l’arrivée. Le vent diminue et ma vitesse aussi. A 9h, le skipper décide d’envoyer le booster, une voile légère à l’avant bâbord.

IMG_2969

Deux couples d’oiseaux, des frégates, me tournent autour. Ils sont vraiment loin de toute terre. C’est une présence que j’apprécie dans ma route bien solitaire.
A 18h, lors de son inspection quotidienne de fin de journée, mon Capitaine s’aperçoit que la manille de l’enrouleur de génois est desserrée. Une chance que l’aiguillon soit encore en place. C’est une des rares pièces, à bord, qui ne possède pas son double de rechange. Il est spécifique à la marque de l’enrouleur.
Le 8ème jour: A 6h, je croise de loin un cargo. Je le signale car ces rencontres semblent rares dans ce coin de la planète. Je viens d’essuyer mon premier grain avec des rafales à 30 noeuds mais pas assez pluvieux pour rincer voiles et pont.
A 13h, une des lignes se tend. Yves est encore le premier à s’en apercevoir. Il demande à sa tante de filmer cet instant mémorable. Avec l’aide de Gérard et sans avoir besoin de me ralentir, ils ramènent à mon bord un joli spécimen de daurade coryphène. Avant que ne disparaissent ses superbes couleurs jaune et bleue, la pose-photo est incontournable.

IMG_2974
Le 9ème jour: Il est 4h du matin lorsque je me retrouve à mi-distance entre mon waypoint de départ et celui d’arrivée c’est à dire 1040 milles. C’est la fin du quart du mousse. La dégustation d’un petit Rosé frais était prévue pour la circonstance mais il est trop tôt. Il est plus sage de la remettre à plus tard.
Cette belle journée ensoleillée est consacrée à la couture : renforcement de la bande rouge du pavillon national, acheté à Granville avant le départ. Le soleil, les embruns et le vent se sont chargés de l’embellir d’une frange ! Ensuite ce fut le tour du pavillon Normand. Le spi eut droit, également à quelques rustines sur de mini-trous dus au ragage.

IMG_2978

IMG_2987
Il est à noter que c’est la première fois depuis mon passage au large de Santo Antao, que je sollicite l’aide de Yanmar pendant quelques heures .
Le 10ème jour: Au point 15°W, nous reculons à nouveau notre montre d’une heure. Nous passons en UTC – 3h.

IMG_2992
Le 11ème jour: Le vent est passé Ouest, « en plein dans le nez ». C’est un comble, sous les tropiques soumis aux alizés d’Est. La faute est due à une dépression tropicale exceptionnelle en cette période. La perturbation associée se déplace d’Ouest en Est, 5° au dessus de ma route. Je me trouve dans la zone de calme et depuis midi j’avance au moteur, pour ne pas descendre trop Sud, sachant qu’ensuite le vent passera secteur Nord.
Le 12ème jour: A 4h, 720 milles me séparent de la Martinique. Ma vitesse moyenne oscille entre 4 et 5 noeuds. Les dernières 24h, je n’ai parcouru que 104 milles. C’est l’heure qu’a choisie Yanmar pour me faire défaut. Sans crier gare, il cale et ne veut plus redémarrer. Je continue sous toile, en attendant la fin de la nuit.
A 8h, mon skipper-mécanicien entreprend de démonter le filtre à gasoil mais, contrairement à la dernière fois, il est propre. Par contre le tuyau d’arrivée du gasoil est, lui, bien bouché. Gérard installe son système d’aspiration. L’aspiration est inefficace. Il pense, alors, à utiliser la pompe à vélo qui s’adapte au diamètre du tuyau. Il réussit, ainsi, à pousser le dépôt obstructeur dans le réservoir. Vous imaginez bien qu’il ne va pas laisser le fautif dans la cuve, au risque de revenir obstruer le tuyau. Mon ingénieux concepteur avait prévu un décanteur intégré au réservoir. Il a pu ainsi récupérer le dépôt par la purge.
A 9h, dès le premier tour de clé, le moteur ronronne à nouveau. Il est temps car le ciel commence à s’obscurcir. Un grain arrive, il faut s’occuper de réduire la toile. Durant cette matinée plusieurs grains se succèdent. Une houle venant du Nord me chahute rendant la cuisine acrobatique. C’est le moment pour le mousse de tester la sangle installée devant la gazinière.

IMG_3020
Le 13ème jour: Jusqu’à maintenant je croisais de longues guirlandes d’algues s’étalant sur l’eau d’Ouest en Est. Elles ne me gênaient pas. Elles obligeaient mes pêcheurs à relever les lignes pour les en débarrasser. Mais aujourd’hui, ce sont de grandes nappes de sargasses que j’affronte. Je ne peux les éviter, elles sont trop étendues. Il faut surveiller Hans qui les cumulent devant son safran. Ma route s’en trouve déviée.
Mon équipage se penche sur le problème du GPS. Depuis Madère, il donne un cap différent de celui du lecteur de cartes ainsi que de celui de la tablette avec ISailor, pour le même waypoint programmé. Pour cette navigation, la différence est de 15° (281° au lieu de 266°). Il suffisait de passer du cap magnétique au cap vrai. Le problème est résolu. Je me dirige bien vers la Martinique !
Le 14ème jour: Il me reste moins de 500 milles à parcourir. Le dernier fichier météo, reçu par communication satellite, est encourageant. Un vent stable d’ENE de 15 noeuds devrait m’accompagner jusqu’à destination.
Le pain de Mindelo s’est bien conservé au réfrigérateur. Mais une envie de pain frais titille les matelots. Tous les ingrédients ont été embarqués, il ne reste plus qu’à se lancer. Il faut bien respecter les proportions, ensuite la réussite est fonction du pétrissage et du temps de repos de la pâte. En fin d’après-midi, une bonne odeur de pain chaud flotte dans l’air. Nicole a, également, pensé à garder un peu de pâte pour confectionner une pizza pour le dîner. J’en connais trois, qui vont se régaler !

IMG_3038

IMG_3044
Le 16ème jour: Je file à une moyenne de 7 noeuds. Si je continue à cette allure, demain soir je devrais pouvoir me reposer sur l’eau calme de la baie de Sainte Anne.
Je sens une certaine inquiétude chez mon Capitaine. Il est préoccupé. Depuis l’installation des panneaux solaires, dans la journée je suis complètement autonome. Nul besoin de groupe électrogène, ni du recours à Yanmar malgré un pilote gourmand. Hans, le régulateur, n’étant que mécanique, a résolu la consommation nocturne.
Mais voilà, depuis deux jours, les trois batteries de servitude se chargent mal et l’alarme se déclenche en milieu de nuit. La liste des travaux s’allonge.
Le 17ème et dernier jour: Avec mes voiles en ciseaux et le vent qui me pousse, j’ai l’impression de voler. La mer s’est adoucie et je glisse sur l’eau. Pas de grain à l’horizon. On peut qualifier cette navigation de « plaisante ». Je suis un « bateau de plaisance »!

DCIM100GOPROGOPR0662.

IMG_2529

IMG_2988Yves vient de terminer le pot de pâte à tartiner au petit-déjeuner, une raison de plus pour que je ne traîne pas.

IMG_3047
A 9h, la ligne tribord se tend brutalement et malgré un fil de pêche de 2mm, elle est sectionnée et mon skipper ne remonte que quelques mètres de fil. Le magnifique leurre a disparu, emporté dans les eaux profondes. Je ne vous raconte pas les différentes hypothèses échafaudées par mes malheureux pêcheurs. Il est certain qu’il devait être d’une taille impressionnante.

IMG_3051
A 10h45, un relief se découpe devant mon étrave. Terre, terre ! Nicole est la première à la distinguer. Le point d’atterrissage, situé à l’extrémité Sud de l’île, est encore à 30 milles.
Plus je me rapproche, plus les couleurs se précisent. Du vert, du vert….. depuis la Bretagne, je n’avais pas revu autant de verdure sur les hauteurs.

IMG_3058
Il vaut mieux arriver de jour car, passé la pointe Sud, la bordure de côte est jonchée de bouteilles plastique faisant office de bouées de casier. Je slalome entre elles. Après avoir passé l’îlet Cabrit, je longe une longue et belle plage, la plage des Salines. Une dernière pointe nommée Dunkerque et me voilà devant la baie tant désirée, la baie de Sainte Anne.
Mais qu’est-ce que c’est que cela….? De l’eau sortent des dizaines et des dizaines de pieux……Je m’approche, méfiant……Ce sont des mâts…..Eh bê ! On nous avait averti que les Antilles étaient très prisées. Maintenant je ne peux pas le démentir. En fait, le mouillage est vaste.

IMG_3061

Le sondeur donne une profondeur stable à 5 m. Le marnage n’est que de 0,50 m. Je choisis de m’approcher d’une bouée jaune qui délimite la zone de mouillage, ainsi je ne serai pas trop éloigné du village de Sainte Anne où mon équipage est censé se ravitailler. Il est tout juste 16h, quand mon ancre touche le sable martiniquais et met fin à une traversée qui aura duré 16 jours et 5 heures (compte tenu du décalage horaire). Pas mal, non ? pour un pépère de 11 tonnes.
Résultat: je suis reçu à ce nouveau test.

Récapitulatif:
J’ai parcouru 2145 milles (sur 2080 en route directe), en 16 jours et 5h.
Vitesse moyenne: 5,6 noeuds
64h de moteur
Eau douce du réservoir, pour la vaisselle et se laver: 300 litres. Eau dessalinisée pour consommation et cuisine: 100 litres.